La dictée gourmande
Une balade sans sushi
Dès ma sortie de l'Eurostar(1), je décidai de signer l'immédiat armistice avec mon pylore tyrannique, et m'enquis sur-le-champ d'une petite bouffe sans esbroufe. Un vade-mecum m'invitait à débusquer, près de la Tamise, des tables autochtones capables d'acclimater mon palais tatillon à un gigot à la menthe, voire un cheddar caduc.
Mais ma lucidité s'en allant à vau-l'eau dans le smog vespéral, je m'égarais. Les affres aiguës de la faim chuintaient à mes tympans comme des cornemuses asthmatiques, obnubilant mon esprit ébaubi de ballotines de perdrix, de lottes en marmelote, irriguées comme il sied par de cajoleurs bergeracs, d'aimables chablis ou de riants côtes-du-Rhône. Plût au ciel que surgît une simple gargote aux effluves trapus.
"Au Gourmet Samouraï(2)", traduisis-je soudain d'un panonceau sibyllin... Un étique Asiatique m'exhortait avec force ronds de jambe à m'asseoir dans une salle aux murs fuchsia scandées de bestioles empaillées.
La carte rococo célébrait plaisamment l'hyménée consommé de traditionnels apprêts nippons et d'un bestiaire cosmopolite : sashimi de flétan facétieux, gibbon jovial au gingembre, yakitori d'ara qui rit...
Après que mon effarement se fut évanoui parmi les fumets volatils, je me ravigotai goulûment. Puis, entre-temps rasséréné par un providentiel saké, je saluai mon hôte, dont m'apparaissait enfin la bonhomie, avant de replonger dans la nuit londonienne redevenue hyaline.
Hervé Brunaux
(1) On tolère "eurostar".
(2) On tolère "gourmet" et "samouraï".
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